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Les mythes de l’infogratuité

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« Infogratuité. n f. : Phénomène social qui tend à n’accorder aucune considération pour de l’information qu’il faudrait « payer » […], et qui mène jusqu’à susciter de la méfiance envers ceux qui « osent » y accorder une valeur d’échange. Ce phénomène est propulsé par la croyance que l’information ne coûte rien à produire, supposant qu’elle n’est à l’origine d’aucun travail, qu’il soit intellectuel ou autre, et par conséquent ne devrait rien coûter au final. Pour les « penseurs » de l’infogratuité, l’information existe en soi et ne demande qu’à être partagée gratuitement. »

Après l’infobésité… l’infogratuité? Discussion lancée dans le groupe LinkedIn Gestion stratégique de l’information (GSI), 26 janvier 2013.


« Avec Google, on trouve tout sur Internet. »  « On n’a plus besoin de payer pour des contenus. »  « Tout ce qui est sur Internet appartient à tout le monde. »  « N’importe qui peut devenir un média et s’improviser journaliste. »  « Tout doit être accessible gratuitement, car faire payer pour des contenus en ligne, c’est un recul de la démocratisation du savoir. »

Voilà quelques exemples de croyances très répandues dans notre société à propos de l’Information, en particulier celle qui se trouve en ligne.

Et à force de se répandre, ces idées nous font oublier la valeur de l’information et tout le travail que ce que sa création, sa présentation et son organisation impliquent.

Répétons-le d’emblée : derrière le produit « information », il y a un investissement d’une personne ou d’une organisation, et nous l’oublions souvent.

Voici quelques faits pour déboulonner certains mythes.

Avec Google, on trouve tout sur Internet.

Correction : on trouve de tout.  On trouve de tout, mais pas tout.  Et quand c’est sur Internet, ça ne veut pas dire que c’est toujours accessible et gratuit.  Les contenus de qualité sont souvent payants, à tort ou à raison.  On le verra plus loin.

De plus, ils ne sont pas nécessairement évidents à trouver.  Google fait un travail considérable pour faire l’adéquation entre notre requête et ce qui est disponible, mais ne trouve pas tout par magie.  Il y a tout une science et un travail derrière : celle de l’indexation.  Or, est-ce que Google fait tout ce travail gratuitement, sans chercher des bénéfices?  Voilà.

Enfin, si c’est vrai que l’on peut retrouver à peu près n’importe quoi sur Internet, on peut toutefois se retrouver avec beaucoup de n’importe quoi, n’est-ce pas?  Savez-vous distinguer le vrai du faux, et ce qui vous sera utile et ce qui est superflu?  Savez-vous détecter aisément une publicité déguisée en contenu objectif?  Saurez-vous enfin vous échapper de l’infodivertissement qui retient constamment votre attention pour vous exposer à davantage de publicité?  Eh oui, c’est la publicité qui finance les contenus.  Ils ne sont pas gratuits!

Quand il s’agit de trouver des contenus de qualité sur Internet, comme ailleurs, vaut mieux être conscient des limites du gratuit!

On a plus besoin de payer pour des contenus.

En 2013, on apprenait dans La Presse que Christine Quinn, alors candidate à la mairie de New York, proposait de remplacer tous les manuels scolaires par des tablettes électroniques, en disant faire des économies substantielles.

Elle disait : «Nous dépensons actuellement plus de 100 millions de dollars par an dans les livres scolaires. C’est une somme suffisante pour acheter des tablettes pour tous les élèves des écoles publiques de New York et couvrir les frais de personnel».

Elle supposait que les enseignants allaient construire leur propre matériel en utilisant ce qu’ils pouvaient échanger sur Internet avec d’autres professeurs.  Suivant son raisonnement, ce sont les livres en papier (donc le « contenant ») qui coûtent cher, et non leur contenu.

Or, qui paiera pour cette infogratuité?  Sans doute, les professeurs en temps supplémentaire… bref, rien n’est gratuit finalement.  Est-ce que tout ce temps de travail a bien été calculé dans ces dits « frais de personnel »?

Dans l’océan d’apparence d’infogratuité, il y a des coûts qui ne sont souvent pas mesurés!

Tout ce qui est sur Internet appartient à tout le monde.

Rien de plus faux!  Le droit d’auteur s’applique à tout produit d’information, peu importe l’endroit où il est diffusé.  À moins que l’auteur ne précise spécifiquement son accord à utiliser librement son contenu, la Loi est claire : par défaut, tout contenu appartient à son créateur.  Par conséquent, vous n’avez aucun droit de copier un contenu, même s’il est sur Internet.

Avons-nous besoin de le répéter?  L’auteur a accordé du temps et du travail à sa création.  N’est-ce pas normal qu’il veuille que l’on respecte la valeur de son travail?  Si vous utilisez son contenu, il est fort possible que ce soit pour sauver du temps ou des efforts, alors ne serait-il pas normal de le reconnaître et être prêt à offrir quelque chose en échange?

D’où vient cette idée que tout appartient à tout le monde sur la toile?  En fait, c’est sans doute tiré d’un très noble principe au début de la démocratisation d’Internet, celui que tout ce qui est sur Internet doit être libre de droits.  Il y avait une philosophie de partage d’information bien acceptée à cette époque.

Malheureusement, de nos jours, Internet est devenu une représentation à peu près fidèle à notre monde réel, avec tous ces travers.  Dans les faits, la majorité des gens profitent de ce qui existe et est disponible, mais contribuent très peu en échange.  L’idée de partager l’information gratuitement dans un but équitable a été complètement contaminée par ce qu’on appelle la nature humaine.

Sachons reconnaître que ce qui existe actuellement sur le web vient d’une source avec une intention, qui est rarement du simple bénévolat!

Tout doit être accessible gratuitement, car faire payer pour des contenus en ligne, c’est un recul de la démocratisation du savoir.

Ne mélangeons pas tout.  C’est vrai que, d’une part, certains éditeurs de contenu, en particulier de publications scientifiques, réduisent considérablement l’accès au savoir à ceux qui en auraient besoin pour faire avancer leur travail, par des coûts très élevés, que plusieurs pourraient qualifier d’injustifiés.

Dans ce cas-ci, c’est évidemment l’inverse du modèle de l’infogratuité.  En effet, dans ce cas-ci, les chercheurs veulent être cités le plus possible, alors ils seraient très heureux que l’on accède à leurs contenus gratuitement!  Et leur travail est rémunéré par leur salaire de leur institution, soit une université ou un laboratoire privé.  Pourtant, seuls ceux qui ont des moyens financiers ont un accès « commercialement légal » à la science.

En revanche, d’autre part, n’est-il pas légitime que certains créateurs de contenus, ceux pour qui c’est un métier, tentent de se faire valoir sur la toile, là où « ça se passe »?  Plusieurs auteurs, comme les artistes, se font connaître sur Internet, dans le but éventuel de vivre de leur travail, bien sûr!

Le principe du blogue collaboratif comme Lime sert une logique semblable.  Dans ce cas, la majorité des contributeurs n’ont pas tant le but de « donner » ses contenus totalement gratuitement, mais d’attirer l’attention sur leurs points de vue et leur expertise.

Il arrive d’ailleurs que des blogueurs experts proposent des ressources complémentaires (telles que des livres) que les gens peuvent acheter ou recevoir une partie pour leur donner envie de l’acquérir.  Même chose pour des formations, des ateliers ou des conférences.

En affaires, le travail de rédaction est un moyen de faire parler de soi et de ses services.  Le gain est purement hypothétique, mais parfois donne des résultats.  C’est un investissement (et, en même temps, un risque) calculé.

Certains produits d’information peuvent être achetés en toute légitimité si l’acheteur y voit son avantage.  Ce devrait être la même chose pour les artistes et les écrivains… que l’on ne saurait accuser de faire reculer la démocratie, n’est-ce pas?

N’importe qui peut devenir un média et s’improviser journaliste.

Les journalistes ont beaucoup craint l’arrivée des plateformes de blogues, de peur que des amateurs « prennent leur place » en travaillant gratuitement.  Ils ont aussi sonné l’alarme par rapport à une éventuelle dégradation de la qualité des contenus dans la presse en général.

Il est vrai que les outils technologiques permettent à toute personne moindrement compétente en informatique peuvent effectivement jouer un rôle assimilable à celui d’un journaliste, techniquement parlant du moins.

Par contre, on aurait tort de penser que le simple fait d’écrire sur le web nous aligne directement au même pied d’égalité par rapport aux journalistes qui, par leur investissement cœur et âme, qui donne un sens à ce travail, ont choisi et se passionnent pour ce métier.

Loin de moi l’idée que toute personne qui exerce « professionnellement » le journalisme soit automatiquement compétente, et qu’à l’inverse, certaines personnes qui n’ont pas de « statut » de journaliste sont nécessairement des amateurs.  Ce que je dis, en fait, c’est qu’en fin de compte, c’est la qualité du travail qui fait la différence.

Les graphistes ont vécu quelque chose de semblable vers la fin des années 1990, avec l’arrivée de l’ordinateur personnel et des logiciels de mise en page, de retouche d’images et d’illustration.  Ils ont été nombreux à croire, tant du point de vue des professionnels que ceux qui ont prétendu faire « aussi bien » que les professionnels, que la profession allait devenir caduque et que les entreprises n’auraient plus senti le besoin d’engager un « vrai » graphiste pour faire le travail.

On aurait pu dire à l’époque : « Avec l’ordinateur, n’importe qui peut s’improviser graphiste ».  Or, la technologie ne remplace pas le talent.  Le talent est comme votre aptitude à conduire une voiture.  Vous avez beau être sur la plus belle route et avoir le meilleur bolide, si vous conduisez mal, vous avez toujours plus de risque de frapper un mur.  Bien sûr, certains ignorent cette règle et subissent les revers de leurs mauvais choix!

La nouvelle réalité des médias sociaux force un changement de paradigme, et selon moi, ce n’est qu’une question de temps pour que le bon sens revienne.

Et vous, savez-vous reconnaître ces quelques exemples d’illusion de l’infogratuité dans votre travail et votre vie de tous les jours?


Félix Arseneau
Conseiller stratégique en gestion de l’information – Influide
influide.ca
[email protected]
(514) 692-4004

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